Patrick Schein

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Le blog de l'Or Équitable

Archive for mai, 2012

À quel prix extraire de l’or ?

01/05/2012

La lecture récente d’un article sur le village suisse de Medel qui a décidé, suite à une votation, de ne pas autoriser l’exploration de l’or enfoui dans ses montagnes des Grisons — un gisement estimé à 25 tonnes représentant, au cours actuel, une valeur d’un milliard d’euros —, m’a amené à réfléchir sur la finalité de l’extraction du métal jaune et, plus généralement, sur la contribution du secteur aurifère au développement de notre planète.

Le choix entre prospérité et cadre de vie divise la population. D’un coté les partisans de l’exploitation (un tiers des votants), emmenés par le maire du village — par ailleurs dirigeant d’un géant de l’audit international récemment parti à la retraite (voir ici) — et persuadés des bienfaits des retombées économiques pour la population vieillissante. De l’autre, les opposants (deux tiers des votants), qui placent la défense de leur environnement au-dessus de toute autre considération et qui ne souhaitent pas qu’un afflux de travailleurs extérieurs vienne troubler la quiétude de leur village de 435 habitants parlant le romanche.

La vraie question à se poser est celle de l’utilité de l’extraction d’or. En effet, l’or a une particularité que les autres métaux n’ont pas. Il est facilement mobilisable car peu utilisé pour des applications industrielles (12% des stocks existants) ou bloqué dans les coffres des banques centrales (17% des stocks)  mais surtout, il est détenu, pour le reste, par les particuliers soit sous forme de bijoux (50% des stocks mondiaux) soit sous forme d’or investissement (19%) et donc facilement disponible.Ces stocks représentent 60 fois l’or extrait dans les mines en 2011 : de quoi alimenter très longtemps les faibles besoins de l’industrie.

Qu’il soit destiné à la joaillerie ou à l’investissement, l’or n’est pas un bien de première nécessité. Il n’est pas indispensable à notre développement. Sans or, le monde continuerait de tourner, alors qu’il n’est pas envisageable de transporter l’électricité sans cuivre, de construire des voitures sans acier ou des avions sans aluminium !

Bref, même pour les quelques applications utiles, l’extraction minière aurifère ne se justifie pas si elle ne contribue pas à un développement durable et équitable de notre société.

Qu’a motivé la décision des habitants du petit village des Grisons ? Très certainement le déséquilibre entre les nuisances et la valeur créées. Car, si l’exploitation industrielle provoque des dégâts considérables sur l’environnement (toujours à la charge des populations du pays producteur), l’apport social est de surcroît très limité. En effet, l’industrie minière emploie peu de main-d’œuvre locale, contrairement à l’artisanat minier, pourtant si souvent décrié. À l’exemple de Newmont Mining qui a produit plus de 180 tonnes de métal jaune en 2011 (6,5 % de la production mondiale), pour une valeur de plus de 10 milliards de dollars, mais n’a employé que 43 000 personnes.

De plus, la répartition de la valeur créée est inéquitable. Dans sa dernière enquête annuelle, le GFMS détaille le coût moyen de production d’une once d’or en 2011, dont le cours moyen sur l’année s’élève à 1 572 $. Le prix de revient est de 854 $ et descend même à 590 $ en Amérique du Sud. Dans ce coût total de 854 $, la redevance minière versée aux états représente 46 $ et le coût salarial 227 $. Ramené à des unités plus parlantes, pour un kilo d’or produit dans le monde, 29 grammes reviennent à l’État producteur au titre des redevances, 144 grammes aux employés de l’industrie minière et 457 grammes représentent le profit du groupe minier.

Bien que certains géants miniers soient érigés par le monde financier en champions du développement durable – Newmont fait partie de l’indice Dow Jones Sustainability World Index (ici) —, leur action sur l’environnement est pour le moins dévastatrice. Ainsi, pour chaque kilo d’or extrait en 2011, ce groupe cité en exemple a émis : 935 kg de dioxyde de soufre, 28 grammes de mercure, 27 tonnes de gaz à effet de serre (GES) et consommé 2,4 millions de litres d’eau et 75 kg de pneumatiques (ici).

Avec une telle empreinte environnementale – par ailleurs non compensée – et une telle répartition de la valeur créée, comment souhaiter l’exploitation de son sous-sol ? À la lumière de ces chiffres, on comprend mieux le refus des citoyens consultés, car c’est à eux et à leurs enfants qu’incomberont les dommages de l’extraction d’un métal qui n’est pas indispensable au développement de notre planète. Puisqu’il s’agit d’une ressource non renouvelable et que le gisement ne va pas disparaître, il est plus sage d’attendre que de meilleures conditions d’exploitation se présentent…

Pour qu’une extraction d’or soit acceptable et qu’elle permette réellement un développement durable, j’estime impératif le respect de deux conditions :

1- minimiser et compenser les conséquences sur l’environnement, c’est-à-dire monétiser cet impact et le reverser à la communauté, pays producteur ou fond environnemental. Cette indemnisation pour impact écologique viendrait s’ajouter aux redevances minières anormalement basses.

2- répartir de manière plus juste la richesse créée.

Le jour où l’impact net local, régional et national de l’extraction de l’or sera important, où les coûts (environnementaux, de production – y compris les amortissements de l’investissement) et la valeur créée seront équitablement répartis entre tous les acteurs (actionnaires, salariés, population locale), nous pourrons alors appeler à voter « oui » car l’or pourra alors être considéré comme un outil de développement durable.

Bonne semaine.

Patrick SCHEIN

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