Patrick Schein

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Le blog de l'Or Équitable

L’Or ou le paradoxe de l’Homme

11/06/2010 at 12:21

Il y a deux semaines, un vieil ami me contacte car il désirait un article généraliste sur l’Or afin d’illustrer un film qu’il produit et auquel j’ai participé en tant que consultant. J’ai voulu, outre narrer l’histoire, l’économie et l’utilisation de ce métal précieux, apporter une nouvelle manière d’appréhender ce secteur que beaucoup ne considèrent que par son aspect monétaire et quantitatif. J’espère qu’il vous apportera également une nouvelle façon de voir ce métal.

Bonne journée

Patrick Schein

Or artisanal - Pérou - © C. Famali - ARGOS

Or artisanal responsable - Pérou - © C. Famali - ARGOS

En 1862, l’écrivain britannique John Ruskin contait l’histoire de cet homme qui s’embarqua à bord d’un navire avec pour seul bagage, précieusement gardé, un sac rempli de toute sa richesse en Or. Le bateau fut pris dans une forte tempête, puis sombra. Obéissant à l’ordre d’évacuation, l’homme sauta du pont — son précieux pécule solidement fixé à la ceinture — et coula à pic, emporté par son sac d’Or. L’auteur s’interrogea alors : « Maintenant qu’il coulait, possédait-il son Or, ou bien était-ce son Or qui le possédait ? »

Depuis sa première utilisation, il y a plus de 6 000 ans en Thrace et en Nubie, l’Or a couronné ou révoqué, hanté ou fait rêver l’Homme.

L'or des Thraces - © REUTERS/Stoyan Nenov

Il a été la raison d’être de sociétés entières avant de les anéantir, a fondé et détruit des économies, décidé du sort des rois, enluminé les plus belles œuvres d’art, et a été à l’origine des plus abominables exactions. L’Or a poussé les hommes à endurer les pires épreuves dans l’espoir d’accéder à la richesse immédiate et de ne plus avoir à se soucier du lendemain. Cette quête obstinée est immortalisée par Charlie Chaplin dans un des premiers plans de La Ruée vers l’or (1925) où nous découvrons une file impressionnante de chercheurs d’Or en train de gravir le sentier de Chilkoot Pass dans le Klondike canadien durant la ruée vers l’Or de 1898.

Ce paradoxe de Ruskin caractérise l’Or depuis la nuit des temps. L’Or est un univers de contradictions. Il est généralement perçu comme un refuge, mais si l’on suit ce principe avec trop de zèle, il devient une malédiction. Sa beauté inaltérable, qui le fait briller tel un soleil, et son indestructibilité l’ont converti en un talisman servant à se protéger des

ténèbres de l’avenir. Christophe Colomb écrivait ainsi à la royauté espagnole : « L’Or est le plus précieux de tous les biens […] celui qui le possède a tout ce dont il a besoin en ce monde et également les moyens de sauver les âmes du purgatoire et de les envoyer un jour au paradis. »

Des nations ont parcouru la Terre entière à sa recherche afin de contrôler d’autres nations, pour finalement découvrir que c’était l’Or qui contrôlait leur propre destin. Au sommet de l’arc-en-ciel, l’Or est la contemplation ultime, le paradis, mais au fond de la mine il s’approche de l’enfer. Symbole de l’éternité, il inspire les idées les plus pures et les plus nobles au travers de la religion ou de la royauté, mais peut aussi conduire des peuples vers la mort ou l’esclavagisme.

Eglise Sao Francisco - Bahia, Brésil

Ce paradoxe de l’Or se retrouve dans ses propriétés physiques : extrêmement malléable — au point de devoir l’allier à d’autres métaux pour le durcir et pouvoir en façonner

Invalides - 10 kilos d'Or

un bijou — tout en étant inaltérable. On peut tout en faire, sauf le détruire.

En dépit des obsessions complexes qu’il suscite, l’Or est un élément magnifiquement simple et chimiquement inerte. Il est extrêmement dense, puisque la quantité d’Or extraite depuis sa découverte tiendrait dans un cube de 20 mètres de côté. Isaac Newton l’a fait adopter comme étalon de la monnaie en remplacement de l’argent métal, car par sa densité et son prix élevé, de petits volumes d’Or

suffisaient pour des paiements importants. Une de ses particularités réside dans le fait que tout l’Or extrait depuis l’origine des temps est toujours existant. Ainsi, l’apport de l’extraction minière en 2009 a représenté moins de 2 % des stocks qui, contrairement aux idées reçues, se trouvent certes au fond des coffres — des banques centrales (20 % du stock), ou des particuliers (20 %) — mais surtout autour des cous et poignets des personnes. En effet, plus de la moitié du stock (84 millions de kilos) existe sous forme de bijoux, soit plus de 12 grammes d’Or par habitant de la planète (près de 400 € au cours actuel).

Réserves d'Or - 1 module = 4 tonnes d'Or

L’Or est un métal dont l’humanité pourrait tout à fait se passer, puisqu’il est soit porté comme bijou, soit enfermé dans des coffres-forts. C’est donc l’Homme qui lui a accordé sa valeur depuis que Crésus, roi de Lydie, frappa, vers 550 av. J.-C., la première monnaie en Or extrait par ses sujets des sables charriés par la rivière Pactole.

De plus, nous en avons suffisamment extrait pour approvisionner la demande bijoutière — premier débouché — pendant près d’un siècle sans refondre le même gramme.

Ces observations sont essentielles, car l’extraction minière, surtout industrielle (90 % de l’Or extrait annuellement), n’est pas sans laisser de trace sur notre planète. Ainsi, il suffit de parcourir les rapports édités par les grands groupes miniers aurifères pour

Mine d'Or - Australie

s’apercevoir que l’extraction de 20 grammes d’Or entraîne le rejet de 50 tonnes de déchets miniers, de plus de 400 kg de CO2, et la consommation de plus de 50 000 litres d’eau. De plus, dans cette industrie très concentrée — les 15 premières sociétés extraient 50 % de la production annuelle —, l’utilisation de la main-d’œuvre est très faible. Enfin, la part de la richesse créée restant dans le pays producteur est dérisoire au regard des profits dégagés qui alimentent majoritairement les réseaux financiers des pays industrialisés. Le cas du Mali est éloquent. En 2009, le pays se hisse au rang de 3e producteur africain et 14e mondial, alors qu’au classement IDH (Indice de Développement Humain) de la même année publié par le PNUD (Programme des Nations Unies pour le Développement), il se classe à la 178e place sur 182 pays, le dernier étant le Niger, pourtant 6e producteur mondial d’uranium !

À un niveau plus modeste, l’exemple de la France, est particulièrement frappant. Le département de la Guyane avec sa forêt primaire constitue un inestimable sanctuaire de la

Forêt guyanaise - © P. Schein

biodiversité. Plusieurs communautés ancestrales, qui tirent leurs moyens de subsistance de la forêt, subissent de plein fouet les effets dévastateurs de l’exploitation de l’Or.

Alors que les gisements s’amenuisent partout dans le monde, des études du Bureau de Recherches Géologiques et Minières (BRGM) ont clairement montré que d’importantes réserves sont encore enfouies dans le sous-sol de cette région provoquant un afflux de personnes fuyant la pauvreté du Brésil voisin en quête d’un revenu décent, venant extraire de l’Or sans les autorisations requises.

Avec ses techniques violentes et polluantes, l’orpaillage en Guyane, qu’il soit légal ou non, représente un spectaculaire facteur de dégradation environnementale dont les humains ne sortent pas indemnes, notamment à cause du mercure utilisé dans l’extraction non légale, seul moyen accessible à la disposition de ses mineurs pour piéger l’Or dans les sables aurifères.

Cette réalité de la mine d’Or appellerait sans doute à proscrire son extraction pour se contenter du recyclage des stocks existants qui suffisent largement à satisfaire nos besoins. Mais c’est vite oublier le paradoxe de Ruskin, car l’extraction aurifère peut également être créatrice de développement et offrir une opportunité unique de générer un revenu pour un grand nombre de personnes dans le besoin. Ainsi, l’Or peut être un élément fondateur de communautés, voire de pays, si une juste redistribution des revenus engendrés par son extraction est instaurée, à l’image de ce que l’Ouest américain, le Canada et l’Australie ont pu connaître il y a plus de 150 années.

Détail du sceau de la Californie montrant plus précisément un forty-niner en train de creuser avec une pioche et une pelle, une batée et une rampe de lavage. © Wikimedia

La mine est également justifiée dans le cas de l’extraction aurifère artisanale qui fait vivre plus de 60 millions de personnes dans le monde en ne fournissant que 10 à 15 % de l’offre minière mondiale. Cette extraction sait également être responsable. Pour preuve l’arrivée récente de l’Or Équitable, un Or à forte valeur sociale, porteur de développement, extrait de manière responsable et dans le respect de l’environnement par des communautés minières artisanales.

Or Artisanal - Guinée © P. Schein

Dans ce contexte, quel est l’avenir de l’Or ? Beaucoup l’avaient enterré, mais depuis quatre ans, il a triplé sa valeur, et la crise économique mondiale le hisse au premier plan de l’actualité pour sa qualité de devise ultime car la seule qu’on ne puisse imprimer. Une seule certitude : l’avidité et la peur, ainsi que la soif de pouvoir et de beauté sont encore bien vivantes. L’Or symbolise toujours le désir d’éternité, l’assurance ultime contre le risque ; la valeur que nous lui attribuons est le reflet de notre insécurité ou plutôt de notre  besoin de sécurité. À l’instar du voyageur de Ruskin qui sauta par-dessus bord, les gens prennent le symbolisme de l’Or trop au sérieux. Aveuglés par son éclat, ils sont abusés par une illusion.

© REUTERS/Issei Kato

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